La lettre de l'Irsem 2010 - n°3

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Point sur l'Actualité

Le Terrorisme nucléaire est-il crédible ?
Par le Colonel Jean-Luc Lefebvre, responsable de programmes à l'Irsem

La presse du lundi 12 avril 2010 se fait l'écho du sommet de Washington pour prévenir le terrorisme nucléaire. Celui-ci réunit 47 pays, ainsi que l'Union européenne représentée par son président, Herman Van Rompuy, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et autres organisations. Selon le journal Le Monde1, 38 chefs d'État ou de gouvernement sont attendus. L'administration américaine entend donner à ce sommet le même retentissement qu'à la Conférence ayant réuni une cinquantaine d'États à San Francisco, du 25 avril au 26 juin 1945, et qui fût l'acte fondateur de l'Organisation des Nations unies (ONU).

Il faut savoir raison garder. En 1945, les États-Unis d'Amérique étaient la seule puissance à détenir « la bombe » dont ils ne tarderaient pas à se servir contre le Japon les 6 et 9 août de cette même année. Harry S. Truman, devenu le trente-troisième président des États-Unis d'Amérique le 12 avril 1945 à la suite du décès de Franklin D. Roosevelt, détenait alors toutes les cartes pour établir le nouvel ordre mondial. Les futurs vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, promus membres permanents du Conseil de sécurité, en seraient les garants. La situation de l'été 1945, où le monde ancien se sublime2 symboliquement dans les pyrocumulonimbus d'Hiroshima et de Nagasaki après une décennie de barbarie, n'est en rien comparable à celle du printemps 2010, où le monde serait menacé de terrorisme nucléaire imminent selon les cassandres d'outre-Atlantique.

Si « Al Qaïda reste la menace mondiale n° 1, selon Barack Obama », comme le titre le journal en ligne Le Point3, et si la nébuleuse terroriste planétaire disposait de « la bombe » pourquoi se serait-elle privée d'en faire usage jusqu'à ce jour ?

Un risque n'est certes jamais nul. Si des hommes ont un jour réalisé une prouesse technologique, d'autres peuvent en théorie la réitérer. Mais, en l'occurrence, il ne s'agit pas d'un bricolage de garagiste. Le projet Manhattan, qui trouve son origine dès 1939, fédère dans l'effort de guerre les énergies de 130 000 savants, ingénieurs et techniciens terriblement motivés, et coûte près de deux milliards de dollars pour déboucher à l'été 19454. La suite de l'histoire est plus ou moins connue, mais, sur la petite dizaine d'États possesseurs de l'arme nucléaire en 2010, très peu l'ont développée sans espionnage ou aide extérieure.

En matière d'armement nucléaire, il n'est pas aisé de passer de la théorie à la pratique ; si c'était le cas, de nombreuses puissances auraient déjà acquis « la bombe » depuis longtemps. Or, la prolifération massive annoncée au début des années 1990 n'a pas eu lieu. On a même assisté à des cas de déprolifération. Par exemple, l'Afrique du Sud a démantelé les quelques armes nucléaires qu'elle avait mises au point et la Libye a renoncé à un programme nucléaire relativement mature. Selon un article paru dans la Revue de Défense nationale, le traité de non-prolifération (TNP) « qui constitue la colonne vertébrale du dispositif antiprolifération a jusqu'à maintenant démontré son efficacité en représentant l'ultime rempart contre une prolifération désordonnée qui serait dangereuse pour le monde5 ».

Des chiffres cités en juillet 2009 lors d'une conférence au Collège interarmées de défense (CID) précisaient que6 :

  • 153 États n'avaient jamais poursuivi d'activité nucléaire militaire ;
  • 28 États ont débuté un programme nucléaire militaire et y ont renoncé ;
  • 9 États possèdent au moins une arme nucléaire ;
  • 2 États sont soupçonnés de poursuivre un programme nucléaire militaire (Iran et Syrie).
Il faudrait donc une organisation terroriste puissante et structurée, disposant d'ingénieurs de haut niveau et de matière fissile de qualité « militaire » en quantité suffisante pour réaliser une bombe à fission rudimentaire. La probabilité est infime sans le soutien d'une puissance nucléaire.

Si l'on ne peut construire facilement une charge nucléaire, alors peut-on la voler ?

Toutes les ogives nucléaires en service sont contrôlées de manière rigoureuse par les puissances nucléaires (Pakistan inclus, avec un doute pour la Corée du Nord). En France, les dépôts ateliers de munitions spéciales (DAMS) sont des bunkers très protégés. De plus, pour permettre la mise en oeuvre d'une arme, il y a, en France notamment, une chaîne de contrôle gouvernemental totalement indépendante de la chaîne hiérarchique de mise en oeuvre. Bref, s'emparer d'une arme nucléaire de vive force nécessite les moyens militaires d'un État ou d'une organisation criminelle très puissante et structurée. Les grandes mafias qui correspondent à cette définition sont des organisations qui cherchent à maximiser les gains en minimisant les risques. S'emparer d'une arme nucléaire les expose à la situation inverse. Pour cette raison de bon sens, le risque d'un chantage nucléaire mafieux est certainement négligeable.

Enfin, la matière fissile de qualité militaire est protégée tout autant que les armes elles-mêmes, et ce, dans tous les pays conduisant un programme nucléaire militaire.

En bref, il faudrait que l'exécutif de l'État soutenant le groupe terroriste ait donné son accord pour un transfert d'arme nucléaire. Cet État, s'il était identifié, s'exposerait à des représailles, ce qui fait du terrorisme nucléaire d'État une activité à très haut risque.

À défaut de réaliser une vraie bombe à fission ou à fusion ou de voler une ogive nucléaire dans un arsenal existant, est-il possible de construire facilement ce que l'on appelle une « bombe sale » ?

L'explosion d'une telle bombe vise à disséminer de la matière radioactive. C'est tout à fait faisable de manière artisanale, à condition de pouvoir se procurer la substance radioactive et de l'associer à un explosif conventionnel.

Tout élément radioactif est alors utilisable. Mais, là encore, le régime de contrôle est très strict. Il s'est encore renforcé depuis la convention des Nations unies pour la répression des actes de terrorisme nucléaires de 2005 qui ne comptait encore que 54 États parties au 4 janvier 20107. On peut éventuellement admettre la possibilité de vols en petites quantités, par exemple venant d'hôpitaux situés en zones de guerre ou de rébellion armée.

À supposer que l'explosion d'une bombe sale ait lieu, il y aurait probablement peu de victimes du seul fait de la radioactivité (au pis, il y en aurait sur le long terme). Le vrai risque est médiatique : le « nucléaire » fait peur et le seul fait d'utiliser le mot dans une dépêche, à l'occasion d'une explosion présumée terroriste, serait de nature à provoquer une panique éventuellement meurtrière : « les premiers décès suite à l'accident nucléaire de Long Island en 1979 furent par exemple causés par des accidents de la route8 ».

Dans le cas le moins improbable, où la quantité de matière radioactive utilisée serait faible, la dépollution du site devrait être réalisable sans trop de difficulté.

En synthèse, le terrorisme nucléaire sous sa forme dure (explosion d'une ogive atomique) fait courir aujourd'hui un risque infime. En revanche, la « menace pernicieuse » que fait peser l'explosion d'une bombe sale n'est pas à écarter : ses conséquences matérielles ne seraient pas très mortifères, mais ses effets médiatiques et psychologiques seraient immenses.

Le président Barack Obama, réputé être l'homme le mieux renseigné du monde, a sans doute raison en affirmant que certains groupes terroristes ont l'intention de se procurer un engin nucléaire.

D'après un expert consulté, il y a certainement une volonté de se pourvoir en armes de ce genre, mais « On n'en est toujours resté au stade de la 'volonté', et le stade de la 'dotation effective' pourrait bien ne jamais être atteint ! »

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1 LESNES, Corine, « Sommet à Washington contre le terrorisme nucléaire », Le Monde, mardi 13 avril 2010, p. 6.

2 Le verbe « sublimer » doit être compris ici dans son acception première utilisée en chimie : « faire passer directement de l'état solide à l'état gazeux ».

3 SCHWARTZ, Gregory, et FAYE, Éric, « Al Qaïda reste la menace mondiale n°1, selon Barack Obama », lepoint.fr, publié le 12/04/2010 à 07:40 sur le site : Le Point

4 La première bombe à fission nucléaire de l'histoire « Trinity » explose le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique.

5 LEBAS, Colomban, « Splendeurs et misères du TNP : comment enrayer aujourd'hui la prolifération nucléaire », Défense nationale et sécurité collective, n° 12, décembre 2006.

6 PÉLOPIDAS, Benoît, « Panorama des stratégies nucléaires dans le monde », conférence au Collège interarmées de défense (CID), Paris, 7 juillet 2009.

7 Source : France-Diplomatie
Le texte de la Convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire peut être téléchargé par le lien suivant.

Cette convention a été adoptée par la résolution 59/290 de l'Assemblée générale de l'ONU le 13 avril 2005. Vous trouverez dans ce texte les fondements du droit international visant à prévenir le terrorisme nucléaire.

8 GARNOIX, Guillaume, « Le quart d'heure balistique », Défense & Sécurité Internationale (DSI), n°58, avril 2010, p. 43.